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La nécessité de prendre en compte la notion de bonheur dans les politiques de développement socioéconomique
Depuis des décennies, le développement socioéconomique est mesuré par des indicateurs chiffrés : croissance du PIB, taux d’investissement, création d’emplois, productivité. Ces paramètres dominent le discours des gouvernements et des institutions internationales. Pourtant, un paradoxe persistant se dégage : malgré des progrès économiques incontestables dans de nombreux pays, la satisfaction des citoyens, leur sentiment de sécurité, leur équilibre mental et leur confiance dans l’avenir ne suivent pas la même courbe ascendante.
Les travaux de Martha Nussbaum et Amartya Sen sur l’approche par les « capabilités » nous rappellent que le développement ne peut se réduire à l’accumulation de richesses, mais doit permettre aux individus de réaliser leurs potentialités et de vivre dignement. De même, le philosophe Edgar Morin plaide pour une « politique de civilisation » où l’épanouissement humain devient l’horizon de toute action collective. Ces perspectives offrent une base théorique solide à l’économie du bonheur, qui invite à dépasser la logique de performance quantitative pour intégrer dans l’action publique des critères qualitatifs : bien-être psychologique, équité sociale, temps libre, accès à la culture et à la nature, qualité de l’air et de l’alimentation.
La question du bonheur face aux objectifs trompe-l’œil
Nous vivons à l’ère des objectifs trompe-l’œil. On célèbre des taux de croissance positifs alors même que la précarité s’accroît, on inaugure des infrastructures spectaculaires alors que la fracture sociale s’approfondit, on courtise les investisseurs étrangers alors que les citoyens se sentent exclus du projet national. Cette obsession des chiffres, qui flatte les institutions de notation et les rapports internationaux, occulte une réalité fondamentale : une société peut afficher un PIB en expansion tout en voyant ses citoyens sombrer dans la dépression, le stress ou le sentiment de déclassement.
Le sociologue Zygmunt Bauman, dans sa théorie de la « modernité liquide », montre que la quête infinie de performance et de consommation fragilise l’équilibre des individus, prisonniers d’un monde instable et anxiogène. À l’opposé, Byung-Chul Han, philosophe contemporain, dénonce dans La société de la fatigue l’épuisement psychologique d’individus qui, obsédés par l’efficacité et l’auto-optimisation, perdent tout sens du bonheur véritable. Ces analyses éclairent la contradiction entre des indicateurs macroéconomiques flatteurs et le malaise existentiel ressenti par les citoyens.
Le bonheur dans l’économie
Introduire le bonheur dans l’économie ne signifie pas abandonner les impératifs de productivité ou d’innovation, mais les réorienter. Les entreprises ont déjà amorcé ce virage à travers la Responsabilité Sociétale des Entreprises (RSE), mais cette dynamique reste souvent cosmétique, réduite à des rapports annuels ou à des opérations de communication. Une véritable économie du bonheur suppose que la finalité des activités économiques ne soit plus seulement le profit, mais l’épanouissement collectif.
Comme l’explique Richard Layard, pionnier de l’économie du bonheur, dans son ouvrage Happiness: Lessons from a New Science, les politiques économiques devraient viser non seulement à réduire la pauvreté matérielle, mais aussi à améliorer la santé mentale, les liens sociaux et la confiance collective. Loin d’être une lubie académique, ces recherches montrent que le bonheur est mesurable et peut constituer un objectif politique à part entière. Plus largement, la croissance économique doit être jugée à l’aune de son impact réel sur la vie quotidienne des citoyens : réduit-elle le stress ? Améliore-t-elle l’accès à la santé ? Permet-elle un meilleur partage du temps social ? Voilà les vraies questions que l’économie du bonheur pose, là où les indicateurs classiques se taisent.
Le bonheur des citoyens dans l’urbanisme et non celui des investisseurs étrangers
L’espace urbain est un miroir de la conception que nous avons du développement. Dans de nombreuses villes africaines et émergentes, l’urbanisme est dicté par la logique de rentabilité et d’attractivité pour les investisseurs étrangers : quartiers d’affaires ultramodernes, tours vitrées, zones industrielles et centres commerciaux flamboyants. Ces infrastructures répondent à une stratégie d’image et de captation d’IDE, mais elles négligent les besoins quotidiens des habitants.
Le bonheur urbain, lui, ne se résume pas à l’érection de gratte-ciel. Comme le souligne le philosophe Henri Lefebvre dans Le droit à la ville, l’urbanisme doit être pensé comme un cadre de vie collectif, garantissant aux habitants des espaces d’expression, de loisirs et de sociabilité. Une ville heureuse est celle qui permet à un enfant de marcher en sécurité vers son école, à une mère de famille d’accéder facilement à des services publics, à un jeune d’avoir des lieux pour s’exprimer et créer. L’économie du bonheur défend un urbanisme de l’humain, pas seulement de l’investisseur.
Conclusion
Faire de l’économie du bonheur une discipline n’est pas un luxe intellectuel, mais une nécessité stratégique. Les apports de philosophes contemporains comme Byung-Chul Han ou Edgar Morin, les recherches de Richard Layard ou encore les analyses sociologiques de Zygmunt Bauman nous invitent à refonder nos sociétés autour de la quête de sens et de bien-être collectif. Dans un monde marqué par les inégalités, la pression sociale et l’urgence climatique, il devient vital de repenser nos modèles de développement. Les pays africains ont ici une carte à jouer : inventer une voie originale qui ne sacrifie pas l’équilibre humain sur l’autel de la performance économique. Être lanceur d’alerte et vulgarisateur de cette discipline, c’est refuser les mirages des indicateurs trompeurs pour remettre l’humain, son bonheur et son bien-être, au cœur de l’économie.



